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Entrevista
(Edição nº
9)
Lévi-Strauss
fala de Eduardo Viveiros de Castro e Manuela Carneiro da Cunha
à revista francesa Le Nouvel Observateur. Segue a entrevista
na íntegra, conforme disponibilizado no site da Revista
(edição n° 1979 - 10/10/2002). Para ler a entrevista
em português, clique
aqui.
"Visite
à Lévi-Strauss" (*)
A
la veille de ses 94 ans, le célèbre anthropologue
entre dans la collection "Que sais-je?". Loccasion
pour notre collaborateur Didier Eribon de sentretenir
avec lun des plus grands esprits de l'époque.
EN
1993, au moment où il publiait "Regarder Ecouter
Lire", Claude Lévi-Strauss mavait dit: "Ce
sera mon dernier livre." Il est vrai que cette superbe
gerbe détudes sur les différents domaines
de lart qui avaient nourri sa vie et son uvre
offrait toutes les apparences dun bouquet final. Lévi-Strauss
y parlait de peinture, de musique, de littérature,
avant den venir à lanthropologie
Oui, tout était là, embrassé sous un
même regard, relié par une même démarche.
Malgré tout, je navais pas vraiment cru à
son affirmation. Et quand je le vois, je lui demande régulièrement
sil a un nouvel ouvrage en chantier. Aujourdhui,
comme les fois précédentes, il sexclame:
"Non, certainement pas! Je nécris plus que
des petites choses: une préface, un compte rendu un
peu développé sur le plan théorique,
ou un court article pour mettre au point en quatre ou cinq
pages une idée qui me tient à cur, alors
quil en faudrait trente
Mais je ne me sens plus
capable décrire des choses plus longues."
Comme toujours, des livres sont posés sur la table
basse du salon. Je suis intrigué par un énorme
volume, au titre en portugais ("Um outro olhar",
"Un autre regard"). Cest un album de photos
sur les tribus indiennes du Brésil, dans les années
1930. Lévi-Strauss mexplique: "Luiz de Castro
Faria était mon compagnon dexpédition
en 1938-1939. Quand jai publié, il y a quelques
années, les photos que javais prises lors de
mes séjours dans les tribus indiennes ["Saudades
do Brasil", Plon, 1994], il sest décidé
à publier les siennes, en même temps que son
Journal tenu lors de cette expédition. A lépoque,
le régime brésilien était un régime
autoritaire, et un étranger ne pouvait pas pénétrer
à lintérieur des terres sans être
accompagné dun inspecteur. On avait donc affublé
Luiz de Castro Faria, qui était alors un tout jeune
ethnologue, du titre dinspecteur, en même temps
quon lui permettait daller sur le terrain."
Certaines photos ressemblent à sy méprendre
à celles publiées par Lévi-Strauss: on
reconnaît les mêmes paysages, les mêmes
personnes, notamment chez les Nambikwara, que Lévi-Straus
a rendus célèbres dans "Tristes Tropiques"
("Ils existent toujours, me dit-il, ils sont encore quelques
centaines"). Mais les clichés de Castro Faria
nous montrent parfois Lévi-Strauss lui-même,
et sur lune des photos on le voit
en train de
prendre des photos.
Un autre livre sur la table: les "Indian Myths and Legends
from the North Pacific Coast of America". "Ce sont
les mythes que Franz Boas avait recueillis, et quil
avait publiés, en allemand, en 1895. Et ça navait
jamais été traduit en anglais. Cest une
mine extraordinaire." Lévi-Strauss a rédigé
la préface de cette édition. Il y décrit
Boas comme "le plus grand ethnologue de tous les temps",
un de ces "géants de lesprit que le xixe
siècle sut produire, et comme on nen verra probablement
jamais plus".
Il avait employé à peu près les mêmes
formules, à propos de Georges Dumézil, lorsquil
prononça le discours de réception de ce dernier
à lAcadémie française, en 1978.
Lui qui eut pour collègue Benveniste, Braudel, Dumézil,
lui qui fut lié damitié avec Merleau-Ponty,
lui qui dialoguait de livre à livre avec Sartre, comment
voit-il la vie intellectuelle daujourdhui? Sy
intéresse-t-il? "Je lis les ouvrages quon
menvoie, mais ce nest pas nécessairement
ceux que jaimerais lire. Je suis trop en dehors de tout
ce qui se passe pour pouvoir vous répondre. Je ne suis
plus dans le siècle. Vous savez, avec lâge,
on perd aussi la curiosité intellectuelle."
Mais tout de même, il doit bien être assez content
de constater le regain dintérêt pour le
structuralisme qui se dessine actuellement dans luniversité
française: un jeune philosophe de Nanterre, Patrice
Maniglier, qui a publié dans "les Temps modernes"
un article fort remarqué sur son uvre, sapprête
à soutenir une thèse sur Saussure, et, de manière
plus générale, on soriente à nouveau
vers ce qui fut lun des grands mouvements intellectuels
du xxe siècle. "Si cest vrai, je ne peux
évidemment que men réjouir. Je sais que
les travaux que vous mentionnez sont en cours, mais je ne
sais pas sils sont représentatifs de ce qui se
passe ailleurs dans luniversité
Ce qui
est indéniable, cest quil y a eu une éclipse
du structuralisme dans les années 1980 et 1990. Cétait
lié, je crois, à Mai-68. Il y a eu, après
1968, et notamment dans lanthropologie, un retour à
lesprit sartrien et à une certaine pensée
spontanéiste. Et jai trouvé plutôt
cocasse quil se soit trouvé par la suite des
gens pour faire du structuralisme une des manifestations de
lesprit de 1968, alors que cest tout le contraire."
En tout cas Lévi-Strauss reste fidèle à
ce structuralisme auquel son nom est associé: "Non
pas à ce quune mode éphémère
en a fait, mais à cet effort pour ne pas se laisser
duper par le sentiment de lidentité personnelle,
et pour tenter de découvrir dans les faits sociaux
des relations indépendantes des déformations
quintroduisent les intérêts personnels
du sujet, quil soit individuel ou collectif."
Quel regard porte-t-il sur lanthropologie aujourdhui?
"Elle est dans une situation critique, dans la mesure
où il y a de moins en moins de terrain, et quil
est de plus en plus difficile dy aller. Alors les jeunes
anthropologues regardent à droite et à gauche
vers dautres disciplines: on voit renaître une
anthropologie imbue de psychanalyse, de philosophie, de science
politique
Ce nest plus lanthropologie que
jai connue." Et sil évoque avec chaleur
le travail de Philippe Descola, aujourdhui professeur
au Collège de France, qui "est en train de construire
une uvre", cest essentiellement dans les
livres de ses "collègues brésiliens"
quil voit actuellement une grande vitalité de
la discipline: "Cest là quune ethnologie
classique me semble persister, avec, en même temps,
de très grandes nouveautés. Ils travaillent
principalement sur les sociétés amérindiennes,
mais cest également une réflexion théorique
de grande ampleur." Lévi-Strauss me montre alors
deux livres posés sur sa table. Une épaisse
"Encyclopédie de la forêt" de Manuela
Carneiro da Cunha "un ouvrage fascinant"
et un livre dEduardo Viveiros de Castro, dont
le titre métonne: "lInconstance de
lâme sauvage". "Ce sont les jésuites
qui se plaignaient beaucoup de cela aux xvie et xviie siècles
parce que les Indiens se laissaient convertir, puis le lendemain
ils revenaient à leurs croyances. Viveiros de Castro
sest intéressé à ce phénomène,
qui était alors perçu comme de linconstance."
Je lui demande ce quil lit en ce moment, en dehors des
travaux de ses collègues. "Jai passé
lété à lire les romans anglais
du xixe: Jane Austen, Thackeray, Trollope, et Dickens: je
lavais lu quand jétais adolescent, et en
français. Alors jai repris ces Dickens classiques
que je connaissais depuis lenfance, mais cette fois
je les ai lus en anglais." Et puis, ajoute-t-il, "jai
relu Balzac, pour la 40e fois, dans un état denchantement
total". On aura donc compris quil fait assez peu
de cas du roman contemporain: "Jai limpression
que le roman est un genre qui nexiste plus."
Nous en venons à la politique. Claude Lévi-Strauss
nignore pas que son uvre a été invoquée
à de nombreuses reprises dans des débats politiques
au cours des dernières années, notamment par
les adversaires du pacs ou de lhomoparentalité.
Mais il ny a guère prêté attention.
Certes, il tient à réaffirmer que "lanthropologie
na pas vocation à prescrire quelles solutions
doivent adopter nos sociétés". Mais sil
a laissé faire sans vraiment réagir, cest,
dit-il, "parce que je nattache pas une telle importance
à ce que jai écrit que je me sente obligé
de réagir quand quelquun lutilise de telle
ou telle manière. Je nai jamais eu lidée
que mon uvre pouvait servir de guide à mes contemporains.
Sils sen servent à des fins partisanes,
cest leur droit, mais à mes yeux cest un
contresens total, voilà tout".
Nous abordons dautres questions, comme celle du clonage:
"Il me paraît évident que dès lors
que ce sera possible techniquement, ça se fera. Si
javais encore la force de me lancer dans un tel travail,
jécrirais quelque chose sur la gémellité.
Il me semble que les sociétés humaines ont toujours
ressenti une certaine fascination pour les jumeaux: parfois
de ladmiration, parfois de lhorreur. Cest
ce qui va se passer avec le clonage: quand ça existera,
nous regarderons cela comme une curiosité, peut-être
une bizarrerie, mais ça sera parfaitement intégré
à la vie de la société."
Quand nous évoquons la montée des intégrismes
religieux, le propos de Lévi-Strauss se fait plus ferme:
"Jai dit dans Tristes Tropiques ce
que je pensais de lislam. Bien que dans une langue plus
châtiée, ce nétait pas tellement
éloigné de ce pour quoi on fait aujourdhui
un procès à Houellebecq. Un tel procès
aurait été inconcevable il y a un demi-siècle;
ça ne serait venu à lesprit de personne.
On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire
ce quon pense." Mais alors, quest-ce qui
a changé? "Nous sommes contaminés par lintolérance
islamique. Il en va de même avec lidée
actuelle quil faudrait introduire lenseignement
de lhistoire des religions à lécole.
Jai lu que lon avait chargé Régis
Debray dune mission sur cette question. Là encore,
cela me semble être une concession faite à lislam:
à lidée que la religion doit pénétrer
en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la
laïcité pure et dure avait très bien marché
jusquici."
Quant aux dangers que les activités humaines et la
pollution font peser sur létat de la planète,
Lévi-Strauss sen inquiète depuis si longtemps
quil peut me rappeler que cétait déjà
"un des thèmes centraux" de "Tristes
Tropiques": "Quand je suis né, il y avait
sur la Terre un milliard et demi dhabitants. Après
mes études, quand je suis entré dans la vie
professionnelle, 2 milliards. Il y en a 6 aujourdhui,
8 ou 9 demain. Ce nest plus le monde que jai connu,
aimé, ou que je peux concevoir. Cest pour moi
un monde inconcevable. On nous dit quil y aura un palier,
suivi dune redescente, vers 2050. Je veux bien. Mais
les désastres causés dans lintervalle
ne seront jamais rattrapés."
Didier
Eribon
-
Didier Eribon a publié un livre dentretiens avec
Claude Lévi-Strauss, "De près et de loin"
(Odile Jacob, 1988, rééd. en Opus poches-Odile
Jacob, 2001).
-
"Lévi-Strauss", par Catherine Clément,
PUF, coll. "Que sais-je?", 128 p., 6,50 euros. A
noter que Claude Lévi-Strauss sera ce soir, 10 octobre,
linvité de Guillaume Durand, dans "Campus"
(France 2, 23h15).
-
Né à Bruxelles en 1908, Claude Lévi-Strauss
découvre sa vocation ethnographique lors dun
séjour au Brésil ("Tristes Tropiques",
1955). Nommé en 1959 professeur danthropologie
sociale au Collège de France, il a notamment publié
"Structures élémentaires de la parenté"
(1949), "la Pensée sauvage" (1962), "le
Cru et le Cuit" (1964) et "lHomme nu"
(1971). Il a été élu à lAcadémie
française en 1973.
(*)
Fonte:
Le
Nouvel Observateur - kiosques - n° 1979 - 10/10/2002 (endereço
eletrônico capturado em julho/2003)
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