Interview avec M. Alain Caillé
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CVA
- Quel est votre bilan par rapport à la difusión de la pensée
anti-utilitariste au niveau mundial, en particulier hors de l’Europe?
Caillé - C’est un bilan assez mitigé. Nous sommes assez peu
connus dans les pays anglo-saxons, parce que presque rien n’a été
traduit à part L’esprit du don (de Jacques T.Godbout en collaboration
avec Alain Caillé, sous le titre The World of the Gift), comme si l’idée
même qu’on puisse être anti-utilitariste était difficilement pensable
pour un esprit de tradition anglo-saxonne. Nous avons quand même des
liens étroits avec certains anthropologues, comme Mary Douglas (qui
vient malheureusement de mourir), Keith Hart, David Graeber etc. C’est
en Italie que nous sommes de loin les mieux connus, plus qu’en France
presque. Une dizaine de livres de collaborateurs du MAUSS ont été
traduits et il existe une version italienne de La Revue du MAUSS. Il y a
un début d’intérêt en Asie, très timide encore au Japon et en Chine,
plus net en Corée où un numéro de la revue a été traduit. Pour l’anti-utilitarisme,
l’Amérique du Sud est un enjeu majeur, parce que c’est là que peut se
réinventer au premier chef un humanisme démocratique d’inspiration
anti-utilitariste et qu’il existe toute une tradition de recherche et de
pensée en ce sens qui peut nous aider puissamment. C’est ce qu’ont bien
compris tous nos amis brésiliens.
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CVA
- Et en ce qui concerne la présence de la pensée anti-utilitariste et de
la Revue du MAUSS en particulier dans le champs intellectuel français,
surtout après la crise de l’structuralisme?
Caillé - Dans un article paru il y a près de 10 ans, D. Graeber,
justement, se demandait où avait disparu la French Theory, si influente
sur les campus américains il y a une vingtaine d’années et expliquait
que le MAUSS représentait le seul courant d’ampleur comparable encore
vivant aujourd’hui. C’était flatteur pour nous. Ce que je crois vrai en
tout cas c’est que le MAUSS est une des seules écoles de pensée aujourd’hui
en France à se faire le porteur d’une ambition théorique importante,
celle de reprendre le fil et le flambeau de la grande tradition
sociologique et anthropologique (et donc aussi bien philosophique)
classique, et nous essayons de le faire précisément en évitant les
erreurs du structuralisme dont on pourrait montrer que de proche en
proche elles dérivent à peu près toutes d’une mauvaise compréhension de
l’héritage de Durkheim et Mauss. Ce que j’observe avec plaisir c’est que
si durant ses 10 ou 15 premières années, le MAUSS (créé en 1981) a été
regardé avec méfiance par la communauté sceintifique française, une
sorte d’OVNI théorique, il apparaît désormais chaque jour plus reconnu
et légitime.
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CVA
- Comment voyez-vous la participation et l’importance de la pensée
luso-hispanique et latino-americaine dans la formation du front
antilitariste?
Caillé - Comme je l’ai dit, je crois le rôle possible de la
communauté luso-hispanique et latino-américane absolument essentiel, ne
serait-ce que parce que vos cultures sont largement structurées, pour le
meilleur et pour le pire, par les valeurs anti-utilitaristes, et
notamement celle de l’honneur et de la solidarité. Je disais: pour le
meilleur et pour le pire. Pour le pire parce que c’est la fixation sur
une vision trop particulariste et rétro-grade qui explique une bonne
part des malheurs du monde latino-américain (clientélisme, corruption,
familisme, violence etc.) mais, symétriquement, c’est aussi dans ces
valeurs, une fois réinterprétées de manière réflexive et plus
universaliste, qu’on peut espérer trouver des ressources essentielles
pour refonder un idéal démocratique universalisable. Je ne crois pas que
la vieille Europe soit encore suffisamment vivace et puissante aujourd’hui
pour pouvoir procéder à ce travail d’actualisation et d’universalisation
de l’idéal démocratique.
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CVA
- Comment expliquez-vous la relation entre le mouvement
anti-utilitariste et les perspectives du socialisme au XXIeme siècle?
Caillé - Le socialisme nouveau sera une social-démocratie
radicalisée, i.e., universalisée et ouverte à la fois à la pluralité des
cultures et au respect de la nature. Il ne réussira son aggiornamento
que s’il se refonde sur ses bases anti-utilitaristes, c'est-à-dire que
s’il comprend clairement que le problème politique n’est pas seulement
celui de la redistribution des richesses (cela, un utilitarisme de
gauche peut parfaitement le comprendre et le faire) mais aussi, et plus
encore, un problème d’accès à la reconnaissance et aux sources de
l’estime de soi.
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CVA
- On peut dire qu’il existe un domaine tematique privilegié pour les
discussions sur le don? Si oui, cela serait un inconditionnel universel?
Caillé - Vaste question. Pour moi, a logique du don est une
logique de ce que j’appelle l’inconditionnalité conditionnelle. L’expression
n’est pas facile à expliquer en deux mots; je m’explique sur ce thème
dans Antropologia do dom.
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CVA
- Sur la création de la Revue du Mauss Permanente (Journal du Mauss).
Est-ce que cela apporte une contribution effective pour l’avancement de
la discusion anti-utilitariste? Est-ce que la sphère virtuelle devienne
un enjeu stratégique pour l’avancement d’une pensée contrahegémonique?
Caillé - C’est à mon avis tout à fait fondamental. C’est en fait
le seul moyen de cerner un espace de discussion et d’élaboration
collective permanente. Et aussi de montrer comment les mêmes questions
se posent un peu partout à travers le monde, même si leur formulation
est toujours tributaire de la diversité des contextes locaux et comment,
donc il existe virtuellement une communauté démocratique humaniste, et
donc anti-utilitariste à travers le monde. À nous de l’actualiser.
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CVA
- Enfin, pour conclure, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs du site de la
Communauté Virtuelle d’Anthropologie et pour les symphatisants du MAUSS
chez les chercheurs et sympatisants de langue luso-espagnole?
Caillé - Bienvenue. Nous avons un très grand besoin de vous, de
votre énergie, de votre enthousiasme et de vos compétences. Et de votre
amitié, la valeur anti-utilitariste par excellence.